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Eric Corijn, le concept d’État-Nation est pour vous dépassé ?

Le modèle de l’État-Nation est en effet un modèle du 19e siècle, qui n’a plus de sens aujourd’hui, surtout en termes de souveraineté ou d’indépendance. Si on regarde une carte politique, on voit toujours une géographie de pays, avec des frontières, un drapeau, et dans lequel vit un peuple. En réalité, il y surtout une grande diversité de personnes qui vit dans les pays, et chacun y amène son propre bagage culturel. Un territoire n’est plus égal à un pays, lui-même égal à un peuple, qui parlerait une langue et partagerait une seule culture. La langue ne peut plus non plus être considérée comme un socle commun. Ce n’est pas parce que je parle la langue du pays dans lequel je vis que je dispose du bagage culturel qui y correspond… La géographie, la façon dont on envisage le monde, doivent se penser en termes de flux et non plus seulement de lieux.

Le monde aurait changé à ce point ?

Je pense que le monde a changé de deux façons. D’une part, la mondialisation signifie que les interactions économiques et sociales se déroulent sur des territoires plus grands que les pays. Rien ne se passe uniquement dans un seul pays. Il y a des interactions. L’Europe pourrait être un pays qui contient trois quart des interactions. Justement parce que les interactions, la communication et les rapports sont transfrontaliers. Mais dans tous les cas, ça dépasse les frontières des pays comme on les voit encore actuellement. D’autre part, la forme de cette “transfrontalité” n’est pas simplement l’extension des territoires. La mondialisation prend surtout place dans les villes, et on observe la mise en réseau de ces zones métropolitaines.

Concrètement, la ville devient centrale ?

Il faut surtout réfléchir en termes d’espaces de flux plutôt qu’en termes d’espaces de lieux. La ville est plus qu’un lieu qui fait partie d’un pays, qui fait partie d’un continent, qui lui-même fait partie du monde. Cette vision s’apparente aux poupées russes et considère que le lieu serait la plus petite des poupées. Or, le monde actuel est en mouvement, le monde et les grandes villes sont des espaces de flux. Le villes jouent un rôle de nœud, où se concentrent ces flux, et le pays permet de relier ce lieu, ce nœud, au monde. Ce processus se détache du système des États-Nations, qui ne reflète pas la réalité des ces flux. Les villes occupent ce rôle central parce que c’est là que se font la plupart des échanges, suite aux évolutions économiques et à la mondialisation. De ce fait, les villes deviennent aussi plus grandes et concentrent l’essentiel de l’économie. Ainsi Bruxelles, par exemple, est devenue une ville avec une majorité sans références belgo-belges. Pour faire une société, qui doit fonctionner ensemble, il n’y a pas une communauté unique comme base. Parce qu’il n’y a pas de communauté unique. La société bruxelloise doit être, au contraire, inter-communautaire, interculturelle, inter-religieuse…

Pourtant, on a l’impression que les replis identitaires prennent beaucoup de place…

Nous sommes formatés depuis des années à envisager les sociétés sous l’angle des territoires “physiques” et des identités nationales. Or, on est dans un monde planétaire, où tout est lié. Je vois trois grands défis à relever si on veut survivre : notre rapport à la nature, les inégalités sociales et le monde cosmopolite, en opposition à la mono-culture. Actuellement, ces trois défis sont très mal gérés par les pays. Et ces trois défis sont particulièrement présents dans les grandes villes, qui doivent faire face à de fortes densités de population, à la pollution urbaine et à la multi-culturalité. Par exemple, à Bruxelles, 61 % des familles sont multilingues. C’est un non sens de devoir choisir si ses enfants devront être de “bons francophones” ou de “bons flamands”. Du coup, on observe des évolutions en matière d’écoles multilingues. C’est parce que ces défis sont ressentis plus fortement dans les villes que c’est d’elles que viennent les mouvements du changement. Nous revenons à la notion de nœud que représentent les villes. Au niveau politique, je verrais bien un grand parti écologiste européen, avec des sections “grand Bruxelles”, “grand Liège”, “grand Charleroi”, “grand Namur”, etc. C’est pour moi la seule façon de relever les défis systémiques du monde et d’aborder une vraie ­transition.

Il faut plus d’Europe si je vous comprends bien ?

Il faut une autre Europe. Actuellement, il n’y a pas d’Europe, il y a un club de pays membres d’une Union européenne. La logique des Etats-Nations et des frontières continue de primer, ce qui empêche de créer un “Etat multiculturel’. Mais si on veut garder une vraie démocratie et des libertés individuelles, c’est vers cela qu’il faut évoluer, pour prendre en compte les réalités. Pour moi, il faut un Parlement mondial des villes, qui leur permette de se mettre en réseau, pour optimiser leur fonctionnement et, en conséquence, le fonctionnement de l’ensemble. Par exemple, deux grandes villes qui commanderaient des voitures électriques pourraient le faire ensemble, plutôt que chacune de son côté. Pareil pour les installations ferroviaires. Les trains passent les frontières, pourquoi les commandes de matériels devraient s’y arrêter alors que les rails sont en continu ? Il faut sortir de la logique des limites, des compétences par pays ou par politique en charge. Trouver la bonne solution, c’est partir du problème et voir, ensemble, comment le résoudre au mieux, dans un système interconnecté.

C’est un énorme changement d’état d’esprit. Est-ce que les gens sont prêts selon vous ?

Est-ce qu’il y a cinq ans, les gens étaient prêts à ne plus fumer dans les gares, les restaurants, les cafés… ? Non. Il y a eu beaucoup de campagnes de sensibilisation, beaucoup d’énergie déployée, mais les gens n’étaient pas prêts et on a vu les fortes oppositions que ces mesures d’interdiction ont créées. Cinq ans plus tard, c’est devenu parfaitement normal. C’est ça, la responsabilité du politique. Les gens sont formatés par l’imaginaire proposé. Et il est proposé par ceux qui détiennent le pouvoir, c’est-à-dire les politiques et les médias. A Bruxelles, ce ne sont pas les gens qui ont décidé qu’il y aurait dix-neuf communes et deux télévisions locales. C’est au politique de mettre un cadre pour que tout le monde vive mieux. C’est ça la lutte politique et sociale à faire. Si on ne fait rien, dans vingt ans, les inégalités sociales seront encore plus creusées, le climat sera complètement déréglé, on devra affronter des défis liés aux migrations climatiques… Les politiques doivent partir des informations objectives dont on dispose, et sortir des modèles du passé.

Eric Corijn, qui êtes-vous ?

Je suis professeur émérite à la VUB, chaire de géographie sociale et culturelle. Je suis, de formation, philosophe de la culture et sociologue. J’ai fondé, il y a plus de 15 ans, à la VUB, Cosmopolis, un groupe de recherche urbaine interdisciplinaire. Je suis vice-président de la Brussels Studies Institute et directeur de la Brussels Acadamy, une université citoyenne. Ma recherche depuis bientôt 25 ans porte sur les effets de la mondialisation sur les lieux. Au fil du temps, j’ai constaté que la transformation dans les métropoles est mondialisation, et que la mondialisation est urbanisation. Ce qui m’amène aussi à positionner le rôle de la culture dans la cohésion sociale d’une autre façon que traditionnellement dans un pays.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

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