INTERVIEW

ph-hensmans

L’Europe est en train d’organiser sa politique migratoire. Quels en sont les grands axes ? Comment peut-on résumer la politique migratoire européenne aujourd’hui ?

L’Europe est le nez dans le guidon et elle écoute des rumeurs populistes. On est en train de faire croire aux gens qu’en montant des murs, il y aura moins de personnes qui viendront en Europe, tant pis s’ils meurent en Méditerranée. Avant, on n’osait pas dire ça. Aujourd’hui, on le dit “Tant pis s’ils meurent, s’ils se noient. Au moins, ils n’essaieront pas de rentrer chez nous”. Mais ils arriveront toujours à rentrer, d’une manière ou d’une autre. Et puis, on ne peut pas accepter qu’il y ait autant de gens qui meurent ! Donc, il faut revoir la question. L’Europe est en train aujourd’hui de généraliser le type d’agrément qu’elle a passé avec la Turquie : “on vous donne du fric et vous les gardez chez vous”. On va faire la même chose avec 16 pays africains. Aujourd’hui déjà, on donne de l’argent à un criminel de guerre, recherché par la cour pénale internationale et qui devrait être arrêté dès qu’il sort de son pays, à savoir le président du Soudan. Mais on préfère lui donner de l’argent pour qu’il puisse garder chez lui les réfugiés éthiopiens ou érythréens qui passeraient par le Soudan. Ça montre à quel point on est arrivé à un degré de cynisme invraisemblable. Non seulement on va donner de l’argent à ces pays-là, à condition qu’ils gardent les réfugiés chez eux, mais d’autre part, toute la politique de développement et la politique de relations économiques va être orientée uniquement vers l’immigration. Potentiellement, ça peut remettre en question tout le travail politique de long terme de “vraie” aide au développement, alors qu’il est déjà limité. Les échelles de temps sont tout à fait différentes, selon qu’on travaille au développement réel d’un pays ou selon qu’on prend des mesures tout à fait concrètes, pratiques et ponctuelles qui concernent les migrations.

Tu dis qu’on a perdu beaucoup de terrain par rapport à la xénophobie et, qu’en Belgique, le programme du Vlaams Blok des années 90 a aujourd’hui été réalisé, comme l’a montré une étude de la Ligue des Droits de l’Homme. Qu’est-ce qui a changé pour les réfugiés en Belgique ?

Le programme du Vlaams Blok des années 90 a entièrement été réalisé au cours de ces cinq dernières années. Il y a eu une véritable stratégie de l’extrême droite pour occuper le terrain des réseaux sociaux, notamment dans les forums – on a pu le montrer – qui a permis en quelque sorte de libérer la parole xénophobe, raciste, haineuse. Et elle n’a fait que se multiplier depuis lors. Je pense que la majorité de la population ne pense pas comme ça mais à force d’entendre des slogans, elle finit par croire qu’ils sont vrais en partie au moins. A nous de faire également notre autocritique : cette situation est aussi la conséquence du fait qu’en tant que militant, où qu’on soit, on a en quelque sorte laissé le terrain libre. On n’a pas osé réagir comme il fallait, quand il fallait. Il n’est pas trop tard mais il est temps : il y a un long travail d’éducation, de rappel des éléments de base à faire. Parce que tout le discours xénophobe est construit sur des mensonges. Donc, il y a moyen de le démonter mais ça prend du temps. Il y a aujourd’hui un travail colossal de vérité à faire dans la société, du plus jeune âge jusqu’aux maisons de repos.

Que peuvent faire concrètement aujourd’hui les groupes locaux pour lutter contre la xénophobie ?

Je pense qu’il faut intervenir chaque fois qu’on peut. Chaque fois qu’on entend quelque chose qui se passe, chaque fois qu’on est confronté un discours xénophobe ou qui remet en question les principes élémentaires des droits fondamentaux, et notamment des droits des réfugiés, il faut réagir. Chaque fois qu’on peut et mettre en place de vraies politiques d’accueil avec les communes ou avec la société civile, il faut le faire. Il faut travailler avec les pouvoirs communaux et les acteurs locaux.

cc_public_domain_geralt_avec-mention

Que peuvent faire aujourd’hui les partis politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite ?

La première chose à faire pour les partis politiques, c’est d’arrêter de vivre en fonction des sondages, semaine après semaine. Je pense qu’il est temps d’avoir le courage politique de prendre des décisions sur le moyen terme et sur le long terme. Elles ne sont parfois pas faciles à entendre mais elles sont importantes. Il faut reconnaître qu’il y a eu des décisions, comme celle de Merkel, qui étaient vraiment courageuses. Dire “Maintenant, il faut ouvrir nos portes. C’est important”, c’était courageux. Il y a bien sûr plein de raisons qui peuvent expliquer qu’elle ait pris cette décision mais il y a très peu d’hommes politiques européens qui ont été capables de suivre le mouvement. Or, c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui, que ce soit au niveau national, européen ou communal : c’est ça qui fera la différence. C’est ça qu’on attend des politiques.

Quand on voit aujourd’hui le coût financier et humain de la politique migratoire aujourd’hui, est-ce que, finalement, il ne faudrait pas carrément les ouvrir, ces frontières ?

C’est une théorie qui est avancée de plus en plus. C’est certain, il faudra l’examiner correctement. Le problème aujourd’hui c’est que la réalité sociologique et économique ne cadre pas toujours avec la réalité politique et les opinions qui ont été imposées à la population. Vous le savez très bien dans d’autres domaines mais c’est assez clair dans celui des mouvements migratoires en général : il faut passer par une phase où on risque d’en ramasser beaucoup sur le bec quand on prend des ­positions comme celle-là. On voit ce que Merkel ramasse en Allemagne pour le moment. Mais malgré tout, il y a aussi une partie de la population qui accepte cet état de fait, et qui est prête à se battre pour ça. Ça compte. Non seulement il faut éduquer, il faut travailler, il faut convaincre mais il faut aussi prendre des ­décisions courageuses.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

commentaires