Le dissensus de Washington

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump bouscule les codes. Élu sur un programme nationaliste et conservateur, le nouveau président américain détonne sur ses propositions économiques mondiales, qui sembleraient remettre en cause la mondialisation néolibérale. Ses attaques contre le TTIP en sont un exemple, laissant apparaître une volonté de sortir des relations économiques traditionnelles, longtemps dénoncée par la gauche. Pourtant, loin d’être un anti-mondialiste cherchant à protéger les plus pauvres, Trump et ses supporters défendent un système encore plus capitaliste et plus dérégulé.

Jean de Munck, professeur de sociologie à l’UCL, nous explique ce qu’est réellement le Trumpisme et le miroir qu’il renvoie sur l’état de la gauche et de ses idées.

Dans l’article que vous venez de publier sur le site POUR, vous développez une nouvelle théorie politique autour du Trumpisme. Quelles en sont les principales caractéristiques selon vous ?

Les médias interprètent tout en termes de « populisme », c’est-à-dire d’opposition entre le « peuple » et les « élites ». C’est pourquoi on ne comprend rien. Le « peuple » est introuvable et les élites ne sont pas homogènes. Le trumpisme émane d’une fraction de la classe dirigeante américaine qui se rebelle contre une autre. En jeu : le néolibéralisme, devenu pour elle contre-productif. Cette stratégie est d’orientation capitaliste, souverainiste, anti-science, anti-droit. Avec elle, nous entrons dans l’ère du dissensus de Washington.

Vous pointez, aussi bien aux USA qu’en Europe, une stratégie de la nouvelle alliance de classes portée par Trump et autres Le Pen. En quoi cette nouvelle alliance signe-t-elle la déroute de la gauche ?

Donald Trump vole à la gauche son thème central : la protection des classes populaires via la solidarité nationale. Il promet des investissements locaux et la préférence nationale. Il réhabilite des codes culturels populaires sur la scène politique, contre les codes des élites cosmopolites. Il divise habilement les classes subalternes entre des minorités (à combattre) et la majorité (qu’il défend). Marine Le Pen fait pareil, mais avec un handicap, de type sociologique : les cadres du FN ne font pas partie de la classe capitaliste dirigeante de leur pays. On ne peut pas (encore ?) parler d’une alliance de classes dans ce cas.

Quelles seraient les grandes lignes de cette nouvelle modernité à défendre, pour une gauche renouvelée ? Le progrès et la recherche du bonheur individuel ont-ils toujours du sens dans nos sociétés confrontées notamment à la menace environnementale?

Hillary Clinton avait axé sa campagne sur la défense des “minorités”. Elle participait ainsi à une construction ethno-raciale-genrée du “peuple”. Ce répertoire fait difficilement barrage aux slogans de l’extrême-droite (hommes contre femmes, blancs contre latinos, musulmans contre chrétiens). La gauche doit reparler des problèmes que partagent les classes populaires : les bas salaires, le précariat (comme le formule Guy Standing), les familles décomposées, la misère culturelle. Bref, reparler de la question sociale en termes non euphémisés, et la lier à la problématique écologique.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

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